APPELEZ-MOI ALBERT
Je sais, vous allez avoir du mal à me croire. Moi-même je me demande si je n’ai pas rêvé. C’était la nuit de la Toussaint dans un bois de chênes-lièges, ou peut-être d’oliviers voire d’arbres à came : la nuit les arbres se ressemblent et nous y étions arrivés en suivant le road-book et le GPS, deux heures après le coucher du soleil. Un raid sauvage d’une dizaine de 2cv, à travers les pistes de caillasses du Haut Aragon et des Bardenas, le 3° Raid des Contrebandiers. Génial !
Et donc, pendant que les autres participants ronflaient dans les tentes, je m’étais assis dans la mousse pour repérer Mars et la Grande Ourse, lorsque je fus interpellé par une petite voix métallique :
" Je peux vous parler ? "
D’abord je ne l’ai pas vu. Puis dans le faisceau de ma lampe électrique je n’en crus pas mes yeux. Mon interlocuteur devait mesurer 80 centimètres, un peu plus qu’un nain de jardin, vêtu d’une sorte de combinaison en plastique rouge, chaussé de bottes jaunes, il avait des yeux à facettes comme les mouches et quatre bras, ce qui ne devait pas être très pratique pour enfiler les manches.
" Qui êtes vous ? "
- Mon nom est XZTRW mais appelez-moi Albert. J’arrive d’une des 12396 planètes habitées de la constellation que vous appelez Andromède ( il me désigne un point brillant entre deux branches noires ). C’est un peu loin pour venir chez vous, mais nos soucoupes ont tout le confort. Un mois et demi de voyage, c’est pas la mer à boire.
- - Mais comment avez vous appris le Français ?
- - C’est quoi ça ? Ah votre langage ? Je me suis branché psychiquement sur votre cerveau. Rien de plus simple.
- - Et vous mangez quoi ?
- - Il y a 2000 ans que nous ne mangeons plus, comme vous dites. Comment peut-on encore perdre autant de temps à faire les courses, cuisiner, manger mal, assimiler en partie des trucs qu’il faut ensuite chier. Beurk ! Nous avons inventé depuis bien longtemps une machine qui s’occupe de puiser alentour les constituants cellulaires vitaux.
- - Mais ici surtout en France, manger est aussi un plaisir. Peut être le premier.
- - Ah ! bon Chez nous c’est la connaissance.
- - D’accord, mais un tournedos de Chalosse aux cèpes avec ses croûtons au foie gras, ça mérite d’être connu… "
- L’Andromédien paraît soudain pensif. Déstabilisé.
- " Je vous ai vus tous, autour d’un drôle de véhicule en train de célébrer je ne sais quoi avec une bouteille…
- - Ca c’était l’apéro…On buvait le ricard : c’est une tradition dans les courses de 2cv.
- - J’aimerais connaître ça…
- - Bougez pas, je reviens. "
- Deux minutes plus tard l’extra terrestre me prend des mains la bouteille de pastaga et, avant que j’ai pu lui dire qu’il fallait mettre de l’eau, siffle une gorgée cul sec, claque la langue et dit : " Putain con ! Faut que je ramène ça chez nous ! "
Michel de Barbeyrac